Le modèle de Bruges, qui a pour fondement la construction de la relation thérapeutique, réserve une place centrale au langage et au questionnement. Ses atouts et ses principes : la curiosité active du thérapeute, la mobilisation des ressources du patient, « la question miracle », l’entraide ou « circularité de mandats », la co-construction sur la base « la question suit la réponse », l’ouverture des choix et l’orientation vers l’avenir...
Le modèle de Bruges s’est développé au début des années 1980 à partir du travail d’un groupe de praticiens réunis autour de Luc Isebaert, groupe auquel j’ai eu la chance de pouvoir participer. Notre démarche était résolument clinique et pragmatique : il s’agissait d’identifier, à partir de séances de thérapie menées en direct ou analysées à partir d’enregistrements, les interventions qui se révélaient effectivement utiles pour les patients. Ces interventions étaient ensuite appliquées de manière systématique dans la pratique, puis discutées collectivement.
Le modèle s’est inscrit dans une perspective systémique, enrichie par les apports de Milton Erickson. Il s’applique avec les individus, les couples, les familles et les groupes. Dans ce cadre se sont progressivement développées des notions clés telles que le choix, la construction de la relation thérapeutique... L’utilisation du langage a occupé d’emblée une place centrale dans nos réflexions. Un tournant majeur s’est produit en 1988, à la suite de rencontres avec Steve de Shazer. Ces échanges ont conduit à l’intégration de l’approche orientée solutions au sein du modèle de Bruges et réciproquement. C’est dans cette filiation que s’inscrit le présent article, consacré au questionnement dans le modèle de Bruges.
La thérapie comme conversation.
La thérapie est considérée comme une conversation particulière. Le thérapeute crée un contexte de sécurité au sein duquel le client dispose de choix, peut se connecter à ses ressources et à ses compétences – et en découvrir de nouvelles –, définir ses propres objectifs, retrouver progressivement un pouvoir d’agir et reprendre la direction de sa vie. La conversation thérapeutique est un espace de co-construction orienté vers le changement. Cette conception rejoint les propositions de Steve de Shazer et Insoo Kim Berg (1993), lorsqu’ils écrivent : « Nous sommes arrivés à considérer que les significations obtenues dans une conversation thérapeutique sont développées à travers un processus qui est plus du registre de la négociation que de celui de la compréhension ou de la découverte de ce qui se passe réellement. »
Le langage est le principal outil du thérapeute. Il comprend le discours et l’ensemble des comportements qui l’accompagnent : mouvements des mains et de la tête, expressions du visage, posture, échanges de regard, rythme et tonalité de la voix... Ces éléments participent pleinement au dialogue. Janet Beavin Bavelas s’est intéressée au langage dans les dialogues quotidiens et thérapeutiques. A partir de microanalyses de dialogues en face à face, elle a montré comment les interlocuteurs co-construisent des significations communes. Parmi les outils linguistiques à la disposition du thérapeute figurent principalement les reformulations et les questions. La puissance du questionnement est connue depuis l’Antiquité, comme en témoigne le dialogue socratique. Son usage comme outil thérapeutique s’est développé à partir des années 1970, notamment avec le questionnement circulaire élaboré par le groupe de Milan (1982).
Questions et reformulations, reflets du modèle du thérapeute.
Les reformulations et questions d’un thérapeute reflètent sa conception de la thérapie, de la relation thérapeutique et même de l’être humain. Les questions ne sont jamais neutres : elles contiennent des présupposés qui orientent la conversation. Dans le contexte thérapeutique, les clients cherchent généralement à répondre aux questions posées sans interroger les implicites qu’elles contiennent. De ce fait, le questionnement oriente fortement le déroulement de la thérapie ainsi que les réalités qui s’y construisent. Par exemple, la question « de quoi souhaitez-vous parler ? » présuppose que le client souhaite parler d’un sujet particulier, qu’il est au fait de ce sujet et qu’en parler serait utile.
Les différentes modalités de questionnement Dans le modèle de Bruges, tout au long des conversations l’intervenant adopte une posture de curiosité active et bienveillante. Son questionnement porte sur les valeurs des personnes, ce qui est important pour elles, ce qu’elles veulent. Il utilise principalement des questions ouvertes, afin de soutenir l’exploration, l’émergence de choix et la mobilisation des ressources du client pour atteindre ses objectifs. Des questions fermées peuvent néanmoins être utiles pour renforcer l’affiliation ou dans le cadre d’une hypnose conversationnelle (« yes set »). Le thérapeute pose des questions directes, « quels sont vos points forts ? », « qu’est-ce qui est important pour vous ? », ou des questions demandant au client de se mettre par exemple à la place de l’un de ses proches : « quelles sont les qualités que vos amis apprécient chez vous ? », « qu’est-ce que vous conseillerait votre grand-père ? »... Avec un couple ou une famille, les questions croisées et le questionnement circulaire sont également intéressants.
Enfin, lors de l’exploration d’expériences positives, dans le passé, présent ou futur, le thérapeute s’intéresse aux détails de façon à aider le client à se connecter à ces moments, à les vivre en séance. Les questions (où, quand, avec qui ?) contextualisent les situations et explorent leur déroulé précis : ce que le client pense, se dit, dit aux autres, fait, ce qu’il ressent émotionnellement et corporellement, ainsi que les interactions avec les autres personnes impliquées. C’est souvent dans les petits détails qu’apparaissent les prémices d’un changement.
L’orientation vers l’avenir.
Lors d’un entretien, la première question posée au client est orientée vers l’avenir et ses attentes à l’égard de la thérapie et/ou de la séance. Plutôt que de commencer par s’intéresser au passé problématique, le thérapeute invite d’emblée le client à se tourner vers ce qu’il souhaite voir advenir : un futur dans lequel il vivrait mieux après la thérapie.
Cette manière d’ouvrir la conversation thérapeutique transmet au client un message implicite fort : le thérapeute se positionne comme un partenaire engagé dans l’amélioration de son avenir. L’attention est centrée sur ce qui peut évoluer et se transformer. Cette posture est pleinement en accord avec les principes de la thérapie centrée solution, ainsi qu’avec l’esprit des thérapies de Milton Erickson. Cette orientation ne nie ni la souffrance ni les difficultés présentes ; elle offre un contexte dans lequel celles-ci peuvent être abordées au service d’un projet de vie plus satisfaisant pour le client. Les questions initiales peuvent prendre des formes variées : « quelles sont vos attentes par rapport à la thérapie ? », « à quoi puis-je vous être utile ? »...
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....
Le modèle de Bruges s’est développé au début des années 1980 à partir du travail d’un groupe de praticiens réunis autour de Luc Isebaert, groupe auquel j’ai eu la chance de pouvoir participer. Notre démarche était résolument clinique et pragmatique : il s’agissait d’identifier, à partir de séances de thérapie menées en direct ou analysées à partir d’enregistrements, les interventions qui se révélaient effectivement utiles pour les patients. Ces interventions étaient ensuite appliquées de manière systématique dans la pratique, puis discutées collectivement.
Le modèle s’est inscrit dans une perspective systémique, enrichie par les apports de Milton Erickson. Il s’applique avec les individus, les couples, les familles et les groupes. Dans ce cadre se sont progressivement développées des notions clés telles que le choix, la construction de la relation thérapeutique... L’utilisation du langage a occupé d’emblée une place centrale dans nos réflexions. Un tournant majeur s’est produit en 1988, à la suite de rencontres avec Steve de Shazer. Ces échanges ont conduit à l’intégration de l’approche orientée solutions au sein du modèle de Bruges et réciproquement. C’est dans cette filiation que s’inscrit le présent article, consacré au questionnement dans le modèle de Bruges.
La thérapie comme conversation.
La thérapie est considérée comme une conversation particulière. Le thérapeute crée un contexte de sécurité au sein duquel le client dispose de choix, peut se connecter à ses ressources et à ses compétences – et en découvrir de nouvelles –, définir ses propres objectifs, retrouver progressivement un pouvoir d’agir et reprendre la direction de sa vie. La conversation thérapeutique est un espace de co-construction orienté vers le changement. Cette conception rejoint les propositions de Steve de Shazer et Insoo Kim Berg (1993), lorsqu’ils écrivent : « Nous sommes arrivés à considérer que les significations obtenues dans une conversation thérapeutique sont développées à travers un processus qui est plus du registre de la négociation que de celui de la compréhension ou de la découverte de ce qui se passe réellement. »
Le langage est le principal outil du thérapeute. Il comprend le discours et l’ensemble des comportements qui l’accompagnent : mouvements des mains et de la tête, expressions du visage, posture, échanges de regard, rythme et tonalité de la voix... Ces éléments participent pleinement au dialogue. Janet Beavin Bavelas s’est intéressée au langage dans les dialogues quotidiens et thérapeutiques. A partir de microanalyses de dialogues en face à face, elle a montré comment les interlocuteurs co-construisent des significations communes. Parmi les outils linguistiques à la disposition du thérapeute figurent principalement les reformulations et les questions. La puissance du questionnement est connue depuis l’Antiquité, comme en témoigne le dialogue socratique. Son usage comme outil thérapeutique s’est développé à partir des années 1970, notamment avec le questionnement circulaire élaboré par le groupe de Milan (1982).
Questions et reformulations, reflets du modèle du thérapeute.
Les reformulations et questions d’un thérapeute reflètent sa conception de la thérapie, de la relation thérapeutique et même de l’être humain. Les questions ne sont jamais neutres : elles contiennent des présupposés qui orientent la conversation. Dans le contexte thérapeutique, les clients cherchent généralement à répondre aux questions posées sans interroger les implicites qu’elles contiennent. De ce fait, le questionnement oriente fortement le déroulement de la thérapie ainsi que les réalités qui s’y construisent. Par exemple, la question « de quoi souhaitez-vous parler ? » présuppose que le client souhaite parler d’un sujet particulier, qu’il est au fait de ce sujet et qu’en parler serait utile.
Les différentes modalités de questionnement Dans le modèle de Bruges, tout au long des conversations l’intervenant adopte une posture de curiosité active et bienveillante. Son questionnement porte sur les valeurs des personnes, ce qui est important pour elles, ce qu’elles veulent. Il utilise principalement des questions ouvertes, afin de soutenir l’exploration, l’émergence de choix et la mobilisation des ressources du client pour atteindre ses objectifs. Des questions fermées peuvent néanmoins être utiles pour renforcer l’affiliation ou dans le cadre d’une hypnose conversationnelle (« yes set »). Le thérapeute pose des questions directes, « quels sont vos points forts ? », « qu’est-ce qui est important pour vous ? », ou des questions demandant au client de se mettre par exemple à la place de l’un de ses proches : « quelles sont les qualités que vos amis apprécient chez vous ? », « qu’est-ce que vous conseillerait votre grand-père ? »... Avec un couple ou une famille, les questions croisées et le questionnement circulaire sont également intéressants.
Enfin, lors de l’exploration d’expériences positives, dans le passé, présent ou futur, le thérapeute s’intéresse aux détails de façon à aider le client à se connecter à ces moments, à les vivre en séance. Les questions (où, quand, avec qui ?) contextualisent les situations et explorent leur déroulé précis : ce que le client pense, se dit, dit aux autres, fait, ce qu’il ressent émotionnellement et corporellement, ainsi que les interactions avec les autres personnes impliquées. C’est souvent dans les petits détails qu’apparaissent les prémices d’un changement.
L’orientation vers l’avenir.
Lors d’un entretien, la première question posée au client est orientée vers l’avenir et ses attentes à l’égard de la thérapie et/ou de la séance. Plutôt que de commencer par s’intéresser au passé problématique, le thérapeute invite d’emblée le client à se tourner vers ce qu’il souhaite voir advenir : un futur dans lequel il vivrait mieux après la thérapie.
Cette manière d’ouvrir la conversation thérapeutique transmet au client un message implicite fort : le thérapeute se positionne comme un partenaire engagé dans l’amélioration de son avenir. L’attention est centrée sur ce qui peut évoluer et se transformer. Cette posture est pleinement en accord avec les principes de la thérapie centrée solution, ainsi qu’avec l’esprit des thérapies de Milton Erickson. Cette orientation ne nie ni la souffrance ni les difficultés présentes ; elle offre un contexte dans lequel celles-ci peuvent être abordées au service d’un projet de vie plus satisfaisant pour le client. Les questions initiales peuvent prendre des formes variées : « quelles sont vos attentes par rapport à la thérapie ? », « à quoi puis-je vous être utile ? »...
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....
Dr Marie Christine Cabié
Psychiatre, psychothérapeute, formatrice en thérapie familiale systémique, thérapies systémiques brèves et hypnose ericksonienne. Co-rédactrice en chef de la revue « Thérapie Familiale », éditée par Médecine & Hygiène à Genève. Directrice de la collection Relations aux éditions Erès à Toulouse. Présidente de l’EBTA (European Brief Therapy Association).
Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET







