Hypnothérapie

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Paris


«Il nous faudrait un miracle». Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.


SPÉCIFICITÉS DU QUESTIONNEMENT NARRATIF DANS LA QUESTION MIRACLE.
Dr Emmanuel MALPHETTES.



«Il nous faudrait un miracle». Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
Comment sortir Benoît, patient au parcours clinique complexe et douloureux, de son vide relationnel, de cette impuissance à partager la moindre des émotions ? En créant la bonne alliance thérapeutique, en décelant une forte quête relationnelle derrière un rempart d’agressivité. Et là, petit « miracle » surgi au fil du questionnement, un chien va faire lien...

Quel imbécile ! Pourquoi lire son dossier avant de le voir ? A seulement 32 ans, Benoît a déjà beaucoup plus d’expérience que moi dans le soin : des suivis multiples débutés dès le primaire et de nombreuses hospitalisations en pédiatrie, pédopsychiatrie puis psychiatrie. Les rencontres avortées sont décrites méticuleusement : « Sortie contre avis médical... nombreux suivis depuis le primaire... résistant... insatisfait quant à la prise en charge proposée... » Ainsi que les répétitions de comportements devenues des réactions réflexes qui vont finir par résumer la personne : « Trouble dépressif récurrent... personnalité passive agressive... trouble obsessionnel compulsif et phobie sociale... trouble de stress post-traumatique... borderline... dépressivité... » Le terme de psychose a même été un temps évoqué. Lui voulait plutôt être reconnu comme TDHA ou Asperger mais les centres experts ont refusé ces diagnostics. Cette énième rencontre inaboutie occasionne une nouvelle hospitalisation en clinique s’achevant sur un « insatisfait quant à la prise en charge proposée ». Chacun continuant ainsi à naviguer entre vécu d’incompréhension, sentiment d’impuissance et de disqualification.

Je le rencontre pour la première fois suite à cette sortie. Acteurs de cette conversation thérapeutique :

- P. : la personne communément appelée « patient ».
- Th. : la personne communément appelée « thérapeute ».
- P. : « Je viens vous voir car je ne peux plus aller voir mon psychiatre. Il est trop loin de mon domicile et il m’a dit que j’avais besoin d’un suivi beaucoup plus intensif à l’hôpital que ce qu’il pouvait me proposer. Le poids des médicaments sur son ordonnance contraste de façon assez surprenante avec sa vivacité.
- P. : Mon père est décédé en 2001... Avec l’aide d’une psychologue j’ai compris que je devais aller mal pour garder sa mémoire car sinon tout le monde s’en foutait de sa mort... Puis j’ai été harcelé au collège... Maintenant ma mère prend ses distances car elle se sent agressée par mes idées suicidaires et mes tentatives de suicide... » Je sens un contraste entre la grande détresse exprimée et celle que je ressens dans son corps et dans mon corps. Peut-être une lutte ancienne contre les ressentis, une des nombreuses définitions de la dissociation. Je cherche donc une expérience sécure : une relation capable d’accueillir la peine, qui permet ainsi dans un second temps d’apprendre à accueillir la tristesse à l’intérieur de soi pour en faire enfin quelque chose d’utile en terme adaptatif. D’abord la relation à l’autre, puis la relation à soi, puis la relation au monde (1) pour que les émotions, qu’elles soient agréables ou non, retrouvent leur fonction « d’ajusteur » relationnel.

Vient la relation avec Alice, rencontrée en clinique il y a trois ans.

- Th. : « Est-il possible de vous poser des questions sur Alice ? » Toujours prendre des précautions pour les questions relationnelles. Cette possibilité de liberté dans la relation participe à co-construire une exception dans une histoire saturée par les vécus d’intrusion. Bâtir une assise relationnelle solide entre une expérience sécure passée et présente (alliance thérapeutique) permettra ensuite d’explorer une nouvelle façon de faire face au problème. Dans le nuage de mots qui sort de la bouche du patient, fidèle à cette conversation hypnotique qu’est le solutionnisme, je sélectionne et rebondis seulement sur certaines expressions : « ce moment de calme » avec cette « belle personne » d’où émerge « complicité »... Des mots qui font du bien au corps et donc à la relation.

- P. : « Mais elle s’est suicidée deux jours après sa sortie, elle s’en foutait de moi en fait... » Je tente avec une partie de sa mère... puis d’autres personnes... puis un personnage de manga... mais à chaque fois tout s’écroule et nous tombons dans le vide relationnel : « tout le monde s’en fout... » Bon... je vais faire plus prudent et ouvert.

- Th. : « S’en foutre, ça ne vous va pas... Ce serait comment les relations que vous souhaitez dans votre vie pour “vivre malgré tout” ? (2).

- P. : Ça sert à quoi ces questions ? Ça sert à quoi de venir si vous ne proposez rien ? Comme les autres vous ne savez pas ce que vous faites... vous tirez aux fléchettes au hasard... vous ne savez pas ce que j'ai... j'ai déjà eu vingt diagnostics différents. » Je propose, je maltraite ; je ne propose pas, j’abandonne, et impossible de méta-communiquer : ce double lien émerge de relations non établies (3). Ce vécu d’impuissance commune nous agace, nos deux récits ne se croisent jamais, chacun en rejetant la faute sur l’autre.

« Il faudrait un miracle ! » : célèbre phrase d’une étudiante désespérée face à Insoo Kim Berg (4). Il nous faudrait un miracle... un miracle relationnel. Et déjà que je puisse le trouver aimable. Le problème m’a contaminé, isolé de mes ressources. J’ai besoin de ma team de support : Erickson et ses violettes africaines, Wilfrid Martineau et son « imagine le bébé », Steve de Shazer recherchant cet ajout de ketchup dans des pâtes, ou Alain Vallée ce quartier de mandarine qui fait « une différence qui fait une différence » (3). C’est bon, ils sont tous là. Je le vois maintenant, crier pour être reconnu comme le plus beau bébé du monde. Mais il n’est pas entendu et se met à hurler. Plus il crie, plus il éloigne la relation, mais le sillon s’est creusé et il ne sait plus faire que cela. Mais s’il continue à crier c’est qu’il garde de l’espoir. Je repense à Julien Betbèze, à l’attachement : « Plus je suis en lien, plus je suis libre... plus je suis libre plus cela renforce le lien... se réjouir de la liberté de l’autre... cela enrichit mon monde. Pose des questions sur ce qui l’intéresse... sur sa liberté ». Cette construction m’aide, me décale. Je respire.


L’exception première c’est l’alliance thérapeutique.

Je lui pose des questions sur son tee-shirt de metal... sur cette musique et aussi sur tout ce que ce courant porte pour lui comme valeur.

- P. : « Nous les metalleux, on se fout de notre gueule parce qu’on est différents... Il y a quelques années il a pu même aller au Hellfest, mais c’est trop tôt pour explorer cette exception. Il me parle maintenant de jeux en ligne.
- Th. : Super... vous jouez en réseau ? - P. : Non, contre l’IA.

Malgré tout, il me touche et nous avons un constat d’impuissance partagée (2). C’est le moment pour la question miracle.

- Th. : Est-ce que c’est OK que je vous pose une question un peu bizarre ?… Vous sortez de la consultation et… (déroulé hypnotique et vague de la fin de journée jusqu’au sommeil)... vous jouez ou non... mangez ou non... et à un moment ou à un autre... le sommeil arrive... et pendant que vous dormez… Mordenkainen (un magicien très puissant d’un jeu en ligne historique dont il m’a parlé) permet d’avoir les relations que vous souhaitez dans votre vie… mais comme vous dormez, vous ne savez pas que ce miracle est arrivé... Qui verra demain ce miracle en action ? »

Il existe de nombreux intérêts à utiliser une induction hypnotique comme la question miracle. Ainsi, « cette nuit... demain... » vont fortement susciter de l’espoir : ce n’est pas parce que le problème était long, douloureux et difficile que sa résolution doit emprunter le même chemin. Le miracle, c’est demain ! Il semble important que l’intention de la question miracle porte sur la recherche d’une différence relationnelle : les relations à l’autre, à moi et au monde dont je rêve. Pour l’instant, dans le monde de survie de Benoît, seule la plainte a pu amener initialement un partage affectif. Mais si la plainte n’est plus entendue... entendable, seule l’attaque de l’autre ramène de l’affect, un certain concernement. Sinon, comme il le dit bien : « je peux crever, tout le monde s’en fout ». La quête relationnelle derrière cette agressivité sera totalement invisibilisée. Ainsi son action, faire de la plainte ou de l’agressivité, n’est plus en accord avec son intention : la relation.

L’agressivité pourrait venir aussi d’une autre problématique. En effet, dès qu’on se rapproche, qu’on essaye de le comprendre, cela le comprime, il n’est plus l’unique, il étouffe et se débat pour éloigner la relation pour retrouver de l’air. Benoît ne peut maintenant exprimer son besoin de liberté dans la relation qu’en s’opposant. Son narcissisme n’est maintenant comblé que par le fait d’être le malade inguérissable.

Le questionnement sera donc centré sur des actions qui modifient la relation dans le sens de ses intentions. Dans un premier temps, pour faire de la relation avec lui, le sujet de la conversation sera la liberté. Ce faisant, nous construisons une intention relationnelle derrière l’opposition : une quête de liberté. Puis comme l’expression de sa liberté l’isole, il va falloir la rendre relationnelle et partagée : « Qui va voir que la liberté c’est important pour vous ? » Cette question ne peut être posée que si dans l’implicite de la relation thérapeutique cette reconnaissance de la liberté est déjà activée, vivante et que cela résonne avec des expériences similaires chez le thérapeute. Ainsi, par la question miracle, nous explorons, main dans la main, un monde où d’autres personnes pourraient être touchées par cette valeur que nous partageons déjà ensemble. Pour travailler au changement, il faudra donc être au moins trois à partager autour de cette co-création d’une valeur, d’une exception : un patient, un thérapeute et quelqu’un qui sera « sincèrement touché ». En effet, le fait que le soignant soit payé pourrait faire douter de la réciprocité du partage.

Cette nouvelle relation à l’autre, à soi et au monde devra aussi être formulée pour ne pas créer du regret du type : « j’ai en fait perdu toutes ces années... » ; mais comme l’aboutissement du chemin actuel : « avant ce n’était pas le moment et maintenant c’est le moment ». Le rêve n’est pas l’utopie, et le questionnement gardera dans sa formulation l’idée que rien ne sera comme avant : « Malgré tout ce qui vous est arrivé... quoi de différent ? »...


Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....



Dr EMMANUEL MALPHETTES

Travaille comme chef de service de psychiatrie au CHU de Nantes. Responsable du centre régional sur le psychotraumatisme et d’une unité de consultation de post-urgence. Formateur au DU d’hypnose, au DIU de prise en charge de la douleur, au sein de l’ARePTA-IMHENA et dans d’autres instituts de formation. Intervient comme enseignant dans les séminaires pour les internes en DES de psychiatrie, à l’IFSI, à l’Ecole de sages-femmes et à la Faculté de psychologie.

Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.




Rédigé le 30/05/2026 à 23:42 | Lu 6 fois | 0 commentaire(s) modifié le 31/05/2026





Laurent GROSS
- Formateur en Hypnose Médicale, Ericksonienne et EMDR - IMO au CHTIP Collège Hypnose Thérapies... En savoir plus sur cet auteur

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