Hypnothérapie

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Mémoire du futur.


Martine Nannini. « Passé par tous les poumons, l’air ne se renouvelle plus. Chaque jour vomit son lendemain, et je m’efforce en vain d’imaginer la figure d’un seul désir. Tout m’est à charge : fourbu ainsi qu’une bête de somme à laquelle on eut attelé la matière, je traîne les planètes. Que l’on m’offre un autre univers – ou je succombe... »



© Claudia Botero
© Claudia Botero
1. Les vents contraires

Les systèmes de croyance explicatifs de l’étiologie de la dépression sont pluriels (biochimique, psychologique, sociologique). La dépression est une maladie neurologique (« elle m’échappe »), elle est la conséquence de mon histoire (« elle est à ma charge ») ou bien elle est une conséquence de notre système social individualiste (« je ne suis pas à la hauteur : je suis insuffisant »). Trois entrées possibles donc et, tout comme nous soignants, nos patients déprimés n’échappent pas à ces multiples systèmes de croyance. Ils arrivent en thérapie chargés de ces bagages : sous un bras le pilulier bourré d’ISRS ou d’IRSN avec l’ordonnance en bandoulière ; sous l’autre bras le « mal de l’époque » avec le livre d’Ehrenberg et les articles de développement personnel ; et, au milieu, entre ces deux bras, une personne qui veut s’en sortir par elle-même tout en constatant qu’elle n’en est pas capable et que ses proches ne savent plus quoi faire pour elle. Bref, la personne entre, s’assoit et dit : « Je traîne ma dépression depuis des années... » Et nous, patient et thérapeute, embarquons ensemble sur un bateau qui va affronter bien des vents contraires.

Le premier vent contraire est le mythe de la volonté et l’usage de ce concept dans la représentation de la dépression. Il s’agirait d’une maladie de la volonté. C’est ainsi en tout cas que réagit fréquemment l’entourage : « Tu ne dois pas être déprimé... fais un effort... ça va aller... prends sur toi... » Bref, si tu veux tu peux ! La volonté est un concept que nous avons inventé pour justifier les écarts entre l’intention et les actions et comportements liés à cette intention. Quand une action ne suit pas l’intention qui l’annonçait, nous imaginons que la volonté n’était pas suffisamment forte pour la soutenir. Ce système explicatif s’accorde avec une conception de l’intention correspondant à la métaphore du voyage, métaphore dans laquelle l’intention précède l’action et en est la cause. Cette théorie qui a eu cours pendant très longtemps est aujourd’hui abandonnée en philosophie, mais elle persiste dans le sens commun comme mythe explicatif des échecs de l’intention. La famille, les proches sont souvent dans un état de grande incompréhension clairement assujetti à cette représentation de la dépression. Définir sa souffrance en termes de maladie peut alors permettre à la personne de mettre la volonté hors jeu. Les injonctions de « prendre sur soi » sont habituelles et elles ont plusieurs conséquences. Pour la personne déprimée, une validation du fait que cet état dépend d’elle et donc une boucle de confirmation de son insuffisance et incapacité, une accentuation de la plainte parce que la personne déprimée ne se sent pas comprise et elle doit donc la répéter sans cesse pour que son entourage comprenne que son état est hors du contrôle de sa volonté, et enfin une accentuation de l’isolement et du repli sur soi. Que se passe-t-il du côté de l’entourage ? Colère, sentiment de culpabilité, comportements défensifs et, au bout de la patience, réactions de survie et séparation. A moins que la séparation étant impossible, la personne déprimée n’entraîne tous ses proches avec elle au fond du trou. La dépression est contagieuse.

Le deuxième vent contraire est le mythe de l’envie. L’envie serait dans cette histoire-là une sorte de moteur qui provoque le mouvement vers... Or, l’envie est là quand on est « en vie », c’est-à-dire déjà en mouvement, soit par anticipation imaginaire, soit parce qu’on est déjà dans l’action. Elle est le ressenti qui accompagne l’action réelle ou son anticipation imaginaire, et elle arrive souvent après et non avant le démarrage de l’action. Pour la personne dépressive, toutes les anticipations étant négatives, l’envie ne peut alors pas jouer son rôle de moteur. On voit donc combien l’affrontement avec l’absence d’envie, le fait de vouloir la chercher, l’activer, « la secouer », ne sert à rien parce que la batterie est à plat. De là des retours désespérés de la personne déprimée et de son entourage qui cherchent vainement comment susciter l’envie. Pour qu’une voiture dont la batterie est à plat redémarre, il vaut mieux la pousser dans la pente : c’est le mouvement qui déclenchera l’envie et pas l’inverse.

Troisième vent contraire : l’entourage de la personne dépressive. Les représentations construites autour de la dépression et de son origine peuvent induire des réponses très peu aidantes de la part de l’entourage du patient parce que les mythes de la volonté et de l’envie vont organiser leurs réactions : reproches, insatisfaction, incompréhension font cortège à la dépression. Les proches, interprétant la dépression comme l’expression de leur insuffisance à rendre leur parent heureux, soit se mettent en position de défense, soit se font entraîner dans la spirale dépressive. Quelle que soit la réponse donnée, rejet ou contamination, les réponses de l’entourage et les interprétations de la personne déprimée vont alimenter l’état dépressif. Dans les cas où les relations familiales ont résisté à cette épreuve, on peut aider les patients à tenter de construire une équipe avec leurs proches en s’appuyant sur un travail de dés-interprétation des manifestations de la dépression pour sortir des sentiments de culpabilité et de culpabilisation de tous et toutes, de lutte contre l’envahissement du sentiment d’insuffisance2 et de repérage des comportements qui vont aider à atténuer le sentiment d’impuissance des proches.

Le quatrième vent contraire c’est la dépression. Du point de vue phénoménologique, elle se présente en effet comme un processus qui se nourrit lui-même. Le ressassement, la focalisation sur les souvenirs négatifs, la répétition des séquences de comportements nocives, forment une boucle de rétroaction positive qui va enfermer les patients dans un discours autodestructeur. Leur discours n’a rien d’original : « Je ne peux pas... Je n’arrive pas... Je vois tout en noir... Je pense tout le temps à la même chose... Je ne vois pas d’issue... » L’inconvénient majeur de ce discours partagé c’est qu’il dénote une vision enfermante (« je ne peux pas m’en sortir »), que son champ est très étroit (« je ne vois que les problèmes ») et que le vocabulaire qui l’accompagne est négatif. Les messages répétitifs, les idées noires, nourrissent l’état dépressif. « Je ne fais plus partie du même monde que les autres. Le monde bouge et moi je suis paralysée », me disait une patiente. Son attitude corporelle manifestait cette fermeture : le regard est tourné vers la terre, les épaules accablées, les pieds cimentés dans le sol. C’est le premier obstacle que l’on rencontre en thérapie. Le problème se présente comme hors du pouvoir du patient, sans solution, et s’alimentant lui-même en continu. Il faudra donc commencer par se décaler de ces définitions « prêt-à-porter », sortir du vocabulaire de la dépression, stopper le flux des pensées négatives et surtout s’attacher à augmenter l’espoir de changement. 2. Le vent dans les voiles Pour lutter contre cette déconstruction perpétuelle du pouvoir d’agir, contre le sentiment d’enfermement, les anticipations négatives, pour éviter d’utiliser la volonté, l’envie, les efforts, la programmation par objectifs, il faudra donc utiliser des techniques adaptées. Outre les techniques métaphoriques pour déstabiliser les définitions sans issue, les techniques utiles pour déconstruire le sentiment de déterminisme (modification de souvenirs, par exemple), les techniques de projection dans le futur apparaissent comme un outil précieux pour remettre le temps, le mouvement et la pensée en marche. La piste suivie ici s’appuie sur le développement des travaux sur la Mémoire du futur (MDF) et leur application dans les questions projectives, caractéristiques de la Thérapie centrée sur la solution. La MDF, qui n’est ni la mémoire procédurale qui régit habitudes et automatismes, ni la mémoire épisodique qui régit nos souvenirs, ni la mémoire sémantique, ni la mémoire prospective, mais est constituée de toutes ces mémoires, est, selon Daniel Schacter, « la capacité à envisager une expérience en créant mentalement un scénario réaliste associant images, pensées, actions ». La mémoire est une ligne que l’on trace dans un mouvement perpétuel d’intégration de « l’avant », dans le « maintenant », pour « l’après ». Or, ce qui est bloqué dans la dépression c’est l’anticipation. Demain ne peut ressembler qu’à hier. L’anxiété et la conviction d’insuffisance bloquent les possibles. Si le futur ressemble à la suite de malheurs qui ont marqué ma vie, comment accepter d’avancer ? Les processus de « rétention et de protention » sont, selon Edmund Husserl, la manière dont notre conscience constitue le temps en inscrivant un fil entre ce qui vient de se passer et ce qui va arriver. Dans la musique chaque note est reliée à la précédente pour former une mélodie continue. Si la mémoire permet d’inscrire le fil continu de la mélodie en retenant la note précédente, elle laisse place à l’arrivée d’une autre note non prévue cette fois. Il faut donc cet espace ouvert sur le futur pour que la musique se fasse entendre. Sinon il ne s’agirait que de répéter indéfiniment la même note.Or si, chez les personnes déprimées, la mémoire du passé est particulièrement active, partielle et répétitive, la mémoire du futur, elle, est fermée. Pas de chemin pour le futur ! « La dépression est une pathologie du temps (le déprimé est sans avenir) et une pathologie de la motivation (le déprimé est sans énergie), son mouvement est ralenti, et sa parole lente ». La question de l’ouverture vers un futur possible et meilleur paraît donc centrale dans le traitement de la dépression. Les questions projectives se présentent tout naturellement comme des techniques particulièrement appropriées pour cet objectif. Mais pour en avoir fait largement usage, nous avons pu constater qu’elles pouvaient se transformer en programmes ou objectifs quand elles restaient dans le champ cognitif ou rationnel, car elles relançaient du coup malheureusement les mythes de la volonté et de l’envie. Pour inscrire une MDF, c’est-à-dire un chemin possible vers demain, dessiner une trace dans le futur comme le font les souvenirs dans le passé, ces techniques de projection doivent permettre d’imaginer un vrai futur, un futur qui n’est pas encore arrivé. C’est donc le processus que nous visons, rendre le futur possible, et non pas programmer un futur déterminé. Pour cela, pendant cette expérience de projection, il sera nécessaire de créer un vrai présent et c’est à cela que va nous aider l’intégration des dimensions émotionnelle et kinesthésique. Une fois cette trace inscrite comme possible et les empreintes visibles sur le chemin, l’espoir revient et avec lui l’énergie pour l’amélioration.


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MARTINE NANNINI

Psychothérapeute, diplômée en philosophie. Exerce en pratique privée après avoir travaillé de nombreuses années au CHU de Nîmes. Formée en systémique, hypnose, EMDR, IMO et Impact. Enseigne l’approche centrée solution et anime des supervisions en France et en Suisse. Auteure de Violences et abus sexuels dans la famille (ESF) et Une approche centrée solution en thérapie. Philosophie et pratique (ESF)

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Cet ouvrage de 228 pages analyse la dépression et les traitements de cette maladie qui frappe à un moment ou à un autre, selon l’OMS, 15% de la population mondiale de 15 à 75 ans. Les dix neufs auteurs qui contribuent à ce hors-série témoignent chacun à sa manière d’un savoir-faire en matière de prise en charge des patients déprimés. Loin des thérapies standardisées et de l’utilisation des psychotropes, ils montrent la singularité de chaque séance et invitent le lecteur à s’étonner, réfléchir et expérimenter pour sa propre pratique. Catherine Leloutre-Guibert a coordonné ce hors-série avec Sophie Cohen, rédactrice en chef.

Sommaire :

- Douleur chronique et dépression. D. Le Breton

- La dépression : un trouble attentionnel ? J.-M. Benhaiem

- La grossesse, le devenir parent. H. Saulnier

- Attitudes paradoxales. V. Torres-Lacaze et G. Delannoy

- Plutôt que la drogue. D. Roberts

- Naître dans la dépression maternelle. E. Bardot

- Le deuil au pays de l’individualisme. J. Betbèze

- L’hypnose dans la dépression du sujet âgé. M. Floccia, S. Lagouarde et M. Le Rudulier

- Un exemple de la thérapie stratégique. D. Vergriete

- Le médecin généraliste face à un patient dépressif. P. Le Grand

- Trois questions pour créer des petits bonheurs. M.-C. Cabié

- L’hypnose pour reprendre vie. C. Leloutre-Guibert

- Mémoire du futur. M. Nannini

- Stratégies thérapeutiques dans la dépression. W. Martineau

- Dermatoses chroniques. V. Bonnet

- Antidépresseurs, un long sevrage. C. Virot


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Rédigé le 22/04/2021 à 10:32 | Lu 260 fois | 0 commentaire(s) modifié le 23/04/2021





Laurence ADJADJ
Psychologue, Hypnothérapeute et Formatrice en Hypnose à Marseille, EMDR, IMO, Thérapies Brèves... En savoir plus sur cet auteur

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