QUAND L’HISTOIRE COMPTE AUTANT QUE LA BOISSON.
Pr Gérard OSTERMANN
« Quand l’alcool est-il devenu un compagnon régulier dans votre vie ? ». Question posée par le thérapeute à Marc, patient de 45 ans en difficulté avec l’alcool, dans le déroulé de son questionnement. En favorisant un travail de co-construction, la thérapie narrative permet de se mettre à l’écoute du patient, dans le respect de son histoire, d’identifier dans son récit le levier narratif qui deviendra moteur du changement.
Du diagnostic à l’écoute du récit
En alcoologie, la première question posée : « combien buvez-vous ? » est utile, mais elle ne suffit jamais. La dépendance ne se résume pas à des quantités, à des seuils ou à des dommages mesurables. L’alcool n’est pas seulement une molécule : il devient souvent un compagnon, un refuge, parfois un ennemi intime. Il s’inscrit dans une histoire. Le questionnement narratif, issu des travaux de Michael White et David Epston, propose un déplacement du regard : du symptôme vers le sens, de la mesure vers la compréhension, du dysfonctionnement vers la cohérence existentielle. Il ne s’agit plus seulement de demander « quand ? » ou « combien ? », mais : « que raconte l’alcool dans votre vie ? ». Cette simple inflexion ouvre un espace thérapeutique différent : le patient n’est plus réduit à ses consommations, il redevient auteur d’une trajectoire complexe.
Quand Michael Balint écrit : « Posez des questions, vous n’aurez que des réponses à peine plus intelligentes que vos questions », il ne dénigre pas la curiosité du soignant. Il critique une certaine manière de questionner : des questions fermées, orientées par le savoir du médecin, guidées par une hypothèse diagnostique déjà formée, cherchant une information plutôt qu’une rencontre. Dans ce cas, la réponse du patient ne fait que remplir les cases ouvertes par la question. L’interrogatoire recherche des faits ; le questionnement psychothérapeutique cherche à faire émerger le sujet dans sa singularité. La question précède, contraint, réduit la parole. Le patient devient alors un fournisseur de données, non un sujet parlant.
Du symptôme à l’histoire
La clinique alcoologique traditionnelle, héritière d’une tradition médicale et épidémiologique, s’est historiquement organisée autour de l’identification, de la mesure et de la classification. Les outils standardisés comme l’AUDIT (Alcohol Use Disorders Identification Test), le CAGE ou le DSM-5 permettent certes une évaluation objective de la consommation et de ses conséquences. Ces instruments, précieux pour établir un diagnostic et orienter une prise en charge, tendent cependant à réduire l’expérience complexe de la dépendance à une série de critères binaires et de seuils quantitatifs. Cette approche symptomatique se focalise inévitablement sur « ce qui ne va pas » : les quantités excessives, les oublis répétés, les conflits familiaux, les accidents, les absences professionnelles. Bien que ces éléments soient cliniquement pertinents, ils risquent de construire une représentation fragmentée et essentiellement déficitaire du patient. L’individu devient alors « le patient alcoolique », défini principalement par ses dysfonctionnements et ses échecs, plutôt que par la complexité de son histoire de vie.
Le glissement narratif : du « quoi » au « comment » et au « pourquoi », voire au « pour quoi »
Le questionnement narratif opère un glissement épistémologique et clinique fondamental. Plutôt que de se concentrer exclusivement sur les manifestations actuelles de la dépendance, il s’intéresse prioritairement à la genèse de cette relation à l’alcool : « Comment cela s’est-il mis en place ? » Cette question privilégie le « chemin » parcouru et le « sens » construit, plutôt que la faute morale ou le seul impératif de contrôle. Elle invite à une exploration temporelle et causale qui replace la consommation dans une trajectoire biographique cohérente, même si douloureuse.
Questions fondatrices du questionnement narratif :
- « Quand avez-vous rencontré l’alcool pour la première fois ? »
- « Dans quel contexte de votre vie cette première rencontre a-t-elle eu lieu ? »
- « Que vous apportait-il à ce moment-là précis de votre existence ? »
- « Comment cette relation a-t-elle évolué au fil du temps ? »
Ces interrogations ne cherchent pas une excuse ou une justification à la consommation. Elles visent plutôt à restaurer la cohérence narrative du parcours du sujet, à retrouver la logique interne qui a présidé à l’installation progressive de la dépendance. Cette démarche s’inscrit dans une temporalité vivante et dynamique, permettant de replacer la consommation actuelle dans le continuum d’une histoire de vie, plutôt que de l’isoler comme un symptôme pathologique émergent ex nihilo. Un apport majeur consiste à reconnaître que l’alcool a souvent eu une fonction adaptative. Il a pu apaiser l’anxiété, anesthésier une douleur psychique, faciliter le lien social, combler un vide ou réguler des émotions débordantes. Autrement dit : l’alcool a été une solution avant de devenir un problème.
Dans une perspective clinique non jugeante, le thérapeute narratif cherche à comprendre ce que l’alcool permet d’éviter, de calmer, d’anesthésier ou de combler. Face à la douleur psychique, à la solitude existentielle, au traumatisme non élaboré, aux tensions relationnelles insupportables ou aux échecs répétés, l’alcool a pu constituer, à défaut d’autres ressources disponibles, une stratégie de survie psychologique.
Exemples de fonctions adaptatives de l’alcool
- Fonction anxiolytique : apaiser temporairement une anxiété chronique ou des crises de panique.
- Fonction analgésique psychique : atténuer une souffrance dépressive ou des souvenirs traumatiques.
- Fonction de désinhibition sociale : compenser une timidité invalidante ou une phobie sociale.
- Fonction de remplissage existentiel : combler un vide identitaire ou un manque de sens.
- Fonction de régulation émotionnelle : gérer des émotions intenses et débordantes en l’absence d’autres stratégies de « coping ».
Reconnaître cette « intelligence de survie » du sujet n’équivaut nullement à encourager la dépendance ou à nier ses effets délétères. Il s’agit plutôt d’honorer la tentative d’adaptation du sujet face à des circonstances de vie difficiles, et de reconnaître la rationalité subjective qui a présidé à l’installation de ce comportement. C’est souvent à partir de cette reconnaissance empathique et respectueuse que d’autres solutions, plus fonctionnelles et moins coûteuses, peuvent progressivement émerger dans le discours thérapeutique.
Externaliser l’alcool pour réhabiliter le sujet
L’un des apports centraux de la thérapie narrative est l’externalisation. Il ne s’agit plus de dire : « vous êtes alcoolique », mais : « quelle place l’alcool a-t-il prise dans votre histoire ? ». La conversation se concentre ensuite sur une clarification approfondie de la technique d’externalisation en thérapie, appliquée ici au thème de l’alcool. Deux niveaux complémentaires sont distingués.
Premier niveau : l’externalisation aborde l’alcool comme une entité distincte du sujet. Plutôt que de focaliser sur « vous buvez », le dialogue explore « l’alcool » comme élément entré dans la vie de la personne : comment il s’est installé, ce qu’il a pu offrir d’attrayant, ce qu’il a apporté. Ce déplacement narratif rompt avec une logique centrée exclusivement sur le sujet et ouvre un « contexte plus large », nécessaire pour réintroduire des relations et esquisser une autre histoire possible. Ce cadre permet d’anticiper les difficultés et blocages qui surviendront quand la personne tentera de se mettre en mouvement vers une autre histoire de soi. L’objectif est déjà d’esquisser cette « autre histoire ». Le changement d’histoire est rendu possible parce que la relation se remet en place ; auparavant, il n’y avait pas de relation, puis elle se réinstalle et c’est précisément pour rendre la relation possible que l’on externalise.
Deuxième niveau : il s’agit d’externaliser ce qui, à un moment donné, fait blocage dans la relation thérapeutique elle-même. L’alcool devient un personnage doté d’intentions, un « agent double » : séduisant, souriant, porteur d’avantages au premier abord, mais visant à prendre le pouvoir sur le sujet. Cette personnification intentionnelle est centrale : l’agent double « veut vous rendre dépendant », « vous couper de vos relations humaines », empêcher « que les autres ne voient pas vos qualités ». La relation asymétrique qui en découle relève d’une forme de maltraitance au sens de la dépendance : l’autre, en tant que sujet, n’existe pas dans la relation et doit être soumis. Attribuer des adjectifs à l’alcool (exemple : « sournois », « vicieux, », etc.) est essentiel pour en faire un personnage cohérent : double, à la fois attirant et aliénant, dont les intentions sont positives et négatives. Dès lors, l’abstinence ne se réduit pas à « un jour où je n’ai pas bu » ; c’est une prise de position active « contre le pouvoir de l’agent double dans la vie du sujet ». Il ne suffit pas de ne pas consommer : il faut qu’il y ait un effet relationnel au fait de ne pas avoir bu, marquant le recul de l’influence du personnage double et le rétablissement de la capacité à être en relation.
La dynamique globale de l’externalisation progresse ainsi : on entre d’abord dans un espace où l’alcool est traité comme un « autre » et où le contexte s’élargit ; puis on donne forme à ce qui est le moteur de l’histoire, un personnage double, pour rendre intelligible la lutte de pouvoir et éclairer la signification relationnelle des actes (comme l’abstinence) dans la réécriture de l’histoire personnelle.
Questions d’externalisation :
- « Si l’alcool pouvait parler, que dirait-il de vous ? Quel discours tient-il sur votre vie ? »
- « Dans quelles situations précises prend-il le dessus ? Quels sont ses terrains de prédilection ? »
- « Que vous fait-il croire sur vous-même ? Quelles convictions instille-t-il en vous ? »
- « Comment influence-t-il vos relations avec votre entourage ? Quel rôle jouet- il dans vos liens affectifs ? »
- « Quels projets ou aspirations a-t-il fait taire ou renoncer ? »
Ces questions permettent au patient d’adopter une position d’observation relativement à sa propre expérience. Au lieu d’être totalement submergé par la dépendance, il peut commencer à l’examiner, à en comprendre les mécanismes, à en identifier les tactiques. Cette position méta-cognitive est thérapeutiquement précieuse car elle réintroduit un espace de choix et de délibération là où régnait auparavant le sentiment d'une fatalité identitaire.
Diminuer la fusion identitaire et dessiner des zones de liberté
L’objectif fondamental de l’externalisation est de diminuer la « fusion identitaire » avec la dépendance. Trop souvent, le diagnostic d’alcoolisme ou de trouble de l’usage de l’alcool devient l’identité totale du patient : « Je suis alcoolique ». Cette identification complète est cliniquement problématique car elle ne laisse aucun espace pour une identité alternative, aucune zone où le sujet pourrait se reconnaître autrement que par son symptôme. Le travail narratif vise à dessiner des « zones de liberté », des espaces psychiques et biographiques où le sujet n’est pas réductible à sa seule consommation. Il s’agit d’identifier et de valoriser les aspects de l’identité qui échappent à l’emprise de l’alcool : les rôles sociaux préservés (parent, ami, professionnel), les compétences maintenues, les valeurs qui demeurent importantes, les relations qui résistent.
L’externalisation constitue ainsi un « acte de dignité » : elle reconnaît que la personne n’est pas le problème en soi, mais plutôt l’hôte involontaire d’un problème qui s’est installé dans son existence. Cette distinction ouvre la voie à la « désaturation du récit », c’est-à-dire à l’enrichissement d’une histoire de vie qui était devenue exclusivement saturée par le thème de la dépendance.
De l’histoire figée à l’histoire ouverte
Le piège du récit unique et fataliste : la dépendance alcoolique enferme souvent le sujet dans ce que la romancière Chimamanda Ngozi Adichie appelle un « récit unique », une narration monolithique et fataliste de soi qui ne laisse place à aucune alternative, aucune bifurcation possible. Les patients expriment fréquemment ce sentiment d’enfermement narratif à travers des formulations comme : « je suis comme ça », « c’est plus fort que moi », « je n’y arriverai jamais », « c’est dans ma nature »...
Ce récit unique se caractérise par plusieurs traits dominants :
- La linéarité causale : l’histoire est racontée comme une séquence inéluctable d’événements conduisant nécessairement à la dépendance.
- L’essentialisation : la dépendance est présentée comme une essence identitaire stable et immuable.
- La négation de l’agentivité : le sujet se perçoit comme totalement dépourvu de capacité d’action ou de choix.
- L’absence d’exceptions : aucun moment de résistance ou de réussite n’est reconnu ou valorisé.
Le travail narratif s’emploie précisément à « désaturer » ce récit en y introduisant des nuances, des exceptions, des bifurcations et des possibles alternatifs.
L’exploration systématique des exceptions
Une des techniques centrales du questionnement narratif consiste à explorer systématiquement les « exceptions », ces moments, parfois brefs mais néanmoins significatifs, où l’alcool était moins présent, moins nécessaire, moins déterminant. Ces exceptions constituent des brèches dans le récit dominant, des indices que l’histoire pourrait être racontée autrement.
Questions d'exploration des exceptions :
- « Pouvez-vous vous souvenir d’une période, même courte, où vous avez bu moins ou différemment ? »
- « Qu’est-ce qui faisait la différence à ce moment-là ? Quelles circonstances étaient réunies ? »
- « Qui étiez-vous dans ces moments-là ? Comment vous perceviez-vous ? »
- « Qu’est-ce qui vous aidait, même modestement ? Quelles ressources internes ou externes mobilisiez-vous ? »
- « Qu’est-ce que cela révèle sur vos capacités ou vos valeurs profondes ? » En identifiant et en explorant ces périodes exceptionnelles, le thérapeute fait émerger des « ressources déjà existantes » qui étaient présentes mais invisibilisées par le récit dominant de la dépendance. Cette exploration permet de réhabiliter l’identité du sujet au-delà de sa seule consommation, en révélant des compétences, des valeurs, des liens sociaux ou des projets qui persistent malgré ou à côté de l’alcool.
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques.....
Pr Gérard OSTERMANN
« Quand l’alcool est-il devenu un compagnon régulier dans votre vie ? ». Question posée par le thérapeute à Marc, patient de 45 ans en difficulté avec l’alcool, dans le déroulé de son questionnement. En favorisant un travail de co-construction, la thérapie narrative permet de se mettre à l’écoute du patient, dans le respect de son histoire, d’identifier dans son récit le levier narratif qui deviendra moteur du changement.
Du diagnostic à l’écoute du récit
En alcoologie, la première question posée : « combien buvez-vous ? » est utile, mais elle ne suffit jamais. La dépendance ne se résume pas à des quantités, à des seuils ou à des dommages mesurables. L’alcool n’est pas seulement une molécule : il devient souvent un compagnon, un refuge, parfois un ennemi intime. Il s’inscrit dans une histoire. Le questionnement narratif, issu des travaux de Michael White et David Epston, propose un déplacement du regard : du symptôme vers le sens, de la mesure vers la compréhension, du dysfonctionnement vers la cohérence existentielle. Il ne s’agit plus seulement de demander « quand ? » ou « combien ? », mais : « que raconte l’alcool dans votre vie ? ». Cette simple inflexion ouvre un espace thérapeutique différent : le patient n’est plus réduit à ses consommations, il redevient auteur d’une trajectoire complexe.
Quand Michael Balint écrit : « Posez des questions, vous n’aurez que des réponses à peine plus intelligentes que vos questions », il ne dénigre pas la curiosité du soignant. Il critique une certaine manière de questionner : des questions fermées, orientées par le savoir du médecin, guidées par une hypothèse diagnostique déjà formée, cherchant une information plutôt qu’une rencontre. Dans ce cas, la réponse du patient ne fait que remplir les cases ouvertes par la question. L’interrogatoire recherche des faits ; le questionnement psychothérapeutique cherche à faire émerger le sujet dans sa singularité. La question précède, contraint, réduit la parole. Le patient devient alors un fournisseur de données, non un sujet parlant.
Du symptôme à l’histoire
La clinique alcoologique traditionnelle, héritière d’une tradition médicale et épidémiologique, s’est historiquement organisée autour de l’identification, de la mesure et de la classification. Les outils standardisés comme l’AUDIT (Alcohol Use Disorders Identification Test), le CAGE ou le DSM-5 permettent certes une évaluation objective de la consommation et de ses conséquences. Ces instruments, précieux pour établir un diagnostic et orienter une prise en charge, tendent cependant à réduire l’expérience complexe de la dépendance à une série de critères binaires et de seuils quantitatifs. Cette approche symptomatique se focalise inévitablement sur « ce qui ne va pas » : les quantités excessives, les oublis répétés, les conflits familiaux, les accidents, les absences professionnelles. Bien que ces éléments soient cliniquement pertinents, ils risquent de construire une représentation fragmentée et essentiellement déficitaire du patient. L’individu devient alors « le patient alcoolique », défini principalement par ses dysfonctionnements et ses échecs, plutôt que par la complexité de son histoire de vie.
Le glissement narratif : du « quoi » au « comment » et au « pourquoi », voire au « pour quoi »
Le questionnement narratif opère un glissement épistémologique et clinique fondamental. Plutôt que de se concentrer exclusivement sur les manifestations actuelles de la dépendance, il s’intéresse prioritairement à la genèse de cette relation à l’alcool : « Comment cela s’est-il mis en place ? » Cette question privilégie le « chemin » parcouru et le « sens » construit, plutôt que la faute morale ou le seul impératif de contrôle. Elle invite à une exploration temporelle et causale qui replace la consommation dans une trajectoire biographique cohérente, même si douloureuse.
Questions fondatrices du questionnement narratif :
- « Quand avez-vous rencontré l’alcool pour la première fois ? »
- « Dans quel contexte de votre vie cette première rencontre a-t-elle eu lieu ? »
- « Que vous apportait-il à ce moment-là précis de votre existence ? »
- « Comment cette relation a-t-elle évolué au fil du temps ? »
Ces interrogations ne cherchent pas une excuse ou une justification à la consommation. Elles visent plutôt à restaurer la cohérence narrative du parcours du sujet, à retrouver la logique interne qui a présidé à l’installation progressive de la dépendance. Cette démarche s’inscrit dans une temporalité vivante et dynamique, permettant de replacer la consommation actuelle dans le continuum d’une histoire de vie, plutôt que de l’isoler comme un symptôme pathologique émergent ex nihilo. Un apport majeur consiste à reconnaître que l’alcool a souvent eu une fonction adaptative. Il a pu apaiser l’anxiété, anesthésier une douleur psychique, faciliter le lien social, combler un vide ou réguler des émotions débordantes. Autrement dit : l’alcool a été une solution avant de devenir un problème.
Dans une perspective clinique non jugeante, le thérapeute narratif cherche à comprendre ce que l’alcool permet d’éviter, de calmer, d’anesthésier ou de combler. Face à la douleur psychique, à la solitude existentielle, au traumatisme non élaboré, aux tensions relationnelles insupportables ou aux échecs répétés, l’alcool a pu constituer, à défaut d’autres ressources disponibles, une stratégie de survie psychologique.
Exemples de fonctions adaptatives de l’alcool
- Fonction anxiolytique : apaiser temporairement une anxiété chronique ou des crises de panique.
- Fonction analgésique psychique : atténuer une souffrance dépressive ou des souvenirs traumatiques.
- Fonction de désinhibition sociale : compenser une timidité invalidante ou une phobie sociale.
- Fonction de remplissage existentiel : combler un vide identitaire ou un manque de sens.
- Fonction de régulation émotionnelle : gérer des émotions intenses et débordantes en l’absence d’autres stratégies de « coping ».
Reconnaître cette « intelligence de survie » du sujet n’équivaut nullement à encourager la dépendance ou à nier ses effets délétères. Il s’agit plutôt d’honorer la tentative d’adaptation du sujet face à des circonstances de vie difficiles, et de reconnaître la rationalité subjective qui a présidé à l’installation de ce comportement. C’est souvent à partir de cette reconnaissance empathique et respectueuse que d’autres solutions, plus fonctionnelles et moins coûteuses, peuvent progressivement émerger dans le discours thérapeutique.
Externaliser l’alcool pour réhabiliter le sujet
L’un des apports centraux de la thérapie narrative est l’externalisation. Il ne s’agit plus de dire : « vous êtes alcoolique », mais : « quelle place l’alcool a-t-il prise dans votre histoire ? ». La conversation se concentre ensuite sur une clarification approfondie de la technique d’externalisation en thérapie, appliquée ici au thème de l’alcool. Deux niveaux complémentaires sont distingués.
Premier niveau : l’externalisation aborde l’alcool comme une entité distincte du sujet. Plutôt que de focaliser sur « vous buvez », le dialogue explore « l’alcool » comme élément entré dans la vie de la personne : comment il s’est installé, ce qu’il a pu offrir d’attrayant, ce qu’il a apporté. Ce déplacement narratif rompt avec une logique centrée exclusivement sur le sujet et ouvre un « contexte plus large », nécessaire pour réintroduire des relations et esquisser une autre histoire possible. Ce cadre permet d’anticiper les difficultés et blocages qui surviendront quand la personne tentera de se mettre en mouvement vers une autre histoire de soi. L’objectif est déjà d’esquisser cette « autre histoire ». Le changement d’histoire est rendu possible parce que la relation se remet en place ; auparavant, il n’y avait pas de relation, puis elle se réinstalle et c’est précisément pour rendre la relation possible que l’on externalise.
Deuxième niveau : il s’agit d’externaliser ce qui, à un moment donné, fait blocage dans la relation thérapeutique elle-même. L’alcool devient un personnage doté d’intentions, un « agent double » : séduisant, souriant, porteur d’avantages au premier abord, mais visant à prendre le pouvoir sur le sujet. Cette personnification intentionnelle est centrale : l’agent double « veut vous rendre dépendant », « vous couper de vos relations humaines », empêcher « que les autres ne voient pas vos qualités ». La relation asymétrique qui en découle relève d’une forme de maltraitance au sens de la dépendance : l’autre, en tant que sujet, n’existe pas dans la relation et doit être soumis. Attribuer des adjectifs à l’alcool (exemple : « sournois », « vicieux, », etc.) est essentiel pour en faire un personnage cohérent : double, à la fois attirant et aliénant, dont les intentions sont positives et négatives. Dès lors, l’abstinence ne se réduit pas à « un jour où je n’ai pas bu » ; c’est une prise de position active « contre le pouvoir de l’agent double dans la vie du sujet ». Il ne suffit pas de ne pas consommer : il faut qu’il y ait un effet relationnel au fait de ne pas avoir bu, marquant le recul de l’influence du personnage double et le rétablissement de la capacité à être en relation.
La dynamique globale de l’externalisation progresse ainsi : on entre d’abord dans un espace où l’alcool est traité comme un « autre » et où le contexte s’élargit ; puis on donne forme à ce qui est le moteur de l’histoire, un personnage double, pour rendre intelligible la lutte de pouvoir et éclairer la signification relationnelle des actes (comme l’abstinence) dans la réécriture de l’histoire personnelle.
Questions d’externalisation :
- « Si l’alcool pouvait parler, que dirait-il de vous ? Quel discours tient-il sur votre vie ? »
- « Dans quelles situations précises prend-il le dessus ? Quels sont ses terrains de prédilection ? »
- « Que vous fait-il croire sur vous-même ? Quelles convictions instille-t-il en vous ? »
- « Comment influence-t-il vos relations avec votre entourage ? Quel rôle jouet- il dans vos liens affectifs ? »
- « Quels projets ou aspirations a-t-il fait taire ou renoncer ? »
Ces questions permettent au patient d’adopter une position d’observation relativement à sa propre expérience. Au lieu d’être totalement submergé par la dépendance, il peut commencer à l’examiner, à en comprendre les mécanismes, à en identifier les tactiques. Cette position méta-cognitive est thérapeutiquement précieuse car elle réintroduit un espace de choix et de délibération là où régnait auparavant le sentiment d'une fatalité identitaire.
Diminuer la fusion identitaire et dessiner des zones de liberté
L’objectif fondamental de l’externalisation est de diminuer la « fusion identitaire » avec la dépendance. Trop souvent, le diagnostic d’alcoolisme ou de trouble de l’usage de l’alcool devient l’identité totale du patient : « Je suis alcoolique ». Cette identification complète est cliniquement problématique car elle ne laisse aucun espace pour une identité alternative, aucune zone où le sujet pourrait se reconnaître autrement que par son symptôme. Le travail narratif vise à dessiner des « zones de liberté », des espaces psychiques et biographiques où le sujet n’est pas réductible à sa seule consommation. Il s’agit d’identifier et de valoriser les aspects de l’identité qui échappent à l’emprise de l’alcool : les rôles sociaux préservés (parent, ami, professionnel), les compétences maintenues, les valeurs qui demeurent importantes, les relations qui résistent.
L’externalisation constitue ainsi un « acte de dignité » : elle reconnaît que la personne n’est pas le problème en soi, mais plutôt l’hôte involontaire d’un problème qui s’est installé dans son existence. Cette distinction ouvre la voie à la « désaturation du récit », c’est-à-dire à l’enrichissement d’une histoire de vie qui était devenue exclusivement saturée par le thème de la dépendance.
De l’histoire figée à l’histoire ouverte
Le piège du récit unique et fataliste : la dépendance alcoolique enferme souvent le sujet dans ce que la romancière Chimamanda Ngozi Adichie appelle un « récit unique », une narration monolithique et fataliste de soi qui ne laisse place à aucune alternative, aucune bifurcation possible. Les patients expriment fréquemment ce sentiment d’enfermement narratif à travers des formulations comme : « je suis comme ça », « c’est plus fort que moi », « je n’y arriverai jamais », « c’est dans ma nature »...
Ce récit unique se caractérise par plusieurs traits dominants :
- La linéarité causale : l’histoire est racontée comme une séquence inéluctable d’événements conduisant nécessairement à la dépendance.
- L’essentialisation : la dépendance est présentée comme une essence identitaire stable et immuable.
- La négation de l’agentivité : le sujet se perçoit comme totalement dépourvu de capacité d’action ou de choix.
- L’absence d’exceptions : aucun moment de résistance ou de réussite n’est reconnu ou valorisé.
Le travail narratif s’emploie précisément à « désaturer » ce récit en y introduisant des nuances, des exceptions, des bifurcations et des possibles alternatifs.
L’exploration systématique des exceptions
Une des techniques centrales du questionnement narratif consiste à explorer systématiquement les « exceptions », ces moments, parfois brefs mais néanmoins significatifs, où l’alcool était moins présent, moins nécessaire, moins déterminant. Ces exceptions constituent des brèches dans le récit dominant, des indices que l’histoire pourrait être racontée autrement.
Questions d'exploration des exceptions :
- « Pouvez-vous vous souvenir d’une période, même courte, où vous avez bu moins ou différemment ? »
- « Qu’est-ce qui faisait la différence à ce moment-là ? Quelles circonstances étaient réunies ? »
- « Qui étiez-vous dans ces moments-là ? Comment vous perceviez-vous ? »
- « Qu’est-ce qui vous aidait, même modestement ? Quelles ressources internes ou externes mobilisiez-vous ? »
- « Qu’est-ce que cela révèle sur vos capacités ou vos valeurs profondes ? » En identifiant et en explorant ces périodes exceptionnelles, le thérapeute fait émerger des « ressources déjà existantes » qui étaient présentes mais invisibilisées par le récit dominant de la dépendance. Cette exploration permet de réhabiliter l’identité du sujet au-delà de sa seule consommation, en révélant des compétences, des valeurs, des liens sociaux ou des projets qui persistent malgré ou à côté de l’alcool.
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques.....
Pr GÉRARD OSTERMANN
Professeur de thérapeutique, médecine interne, psychothérapeute. Administrateur de la Société française d’alcoologie, responsable du diplôme d’université de Pathologie de l’oralité, Bordeaux 2.
Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET