Questionner un lombalgique. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.


Dr Dominique MEGGLÉ.



Pour la même plainte de douleur lombalgique, passée au questionnement thérapeutique, nous est restitué le script brut, suivi du même script détaillé et commenté. Une « double visée » qui nous éclaire sur le fait qu’une souffrance (la lombalgie) peut en cacher une autre (la dépression), mais aussi sur les techniques qui permettent de dénouer le problème, entre ratification, induction de la transe hypnotique, dissociation, suggestion de confort...

C’est alors que tout s’éclaire.

Voici l’exemple d’un questionnement qui a une double visée simultanée, diagnostique et thérapeutique, chez un lombalgique chronique. Le plus souvent, bien que tous les examens paracliniques soient normaux, le lombalgique n’aime pas qu’on cherche à le convaincre qu’il est, en réalité, déprimé. Pourtant, pour conduire les soins, le thérapeute doit impérativement repérer les signes de dépression. Alors, il doit le questionner sans éveiller sa méfiance. Il ne doit pas dire : « Est-ce que, par ailleurs, en dehors de cette question du dos, vous ne seriez pas déprimé et peut-être que cela pourrait expliquer votre douleur ? » Il risquerait alors la réplique furieuse trop bien connue : « Mais non, docteur, ce n’est pas dans ma tête mais dans mon dos ! » Le sujet ne se sentira pas compris et le docteur lui paraîtra un type bizarre qui pose des questions ineptes. Et les soins deviendront aussitôt plus difficiles. Il doit au contraire rechercher les signes de dépression comme autant de conséquences de la douleur lombaire : « Votre douleur est-elle si importante que... vous dormez mal, n’avez plus de goût à rien, vous pensez à mourir, etc. ? » Ce faisant, cet interrogatoire diagnostic devient immédiatement thérapeutique car renforçant, question après question, la ratification de la souffrance. Et tout devient plus facile, le malade se sentant de mieux en mieux compris.

Voici le script de la thérapie du Patient C. que j’ai exposé dans mon livre Les chaussettes trouées (1) et souvent enseigné dans mes séminaires. Comme dans mon livre, je le donne d’abord in extenso, d’une traite, pour qu’on se rende compte de la dynamique globale de l’entretien in vivo, puis dans un deuxième temps, je détaille la nature des techniques employées par le thérapeute au fur et à mesure de la conversation.

I. Le script d’une traite

- Thérapeute : « Alors, qu’est-ce qui vous amène ?
- Patient C. : Mon dos, des lombalgies chroniques comme ils disent. Vous avez pas reçu le dossier ? On m’a dit de faire de l’hypnose, mais vous savez, j’y crois pas trop. Je suis cartésien. En attendant, ça fait mal et je suis prêt à tout, même si je crois pas trop à votre truc.
- Th. : Le dos, ça fait très mal, c’est une horreur, on est bloqué, on ne sait plus comment se mettre, et toujours la douleur, la douleur ; lancinant, lancinant, désespérant.
- Patient C. : Oh, oui !
- Th. : Il y a longtemps que vous avez ces lombalgies ?
- Patient C. : Ça fait trois ans, et les médecins n’ont rien pu faire.
- Th. : Des douleurs fortes comme ça doivent vous empêcher de dormir, non ?
- Patient C. : Bien sûr. Je me réveille toutes les nuits à 3 heures et je ne peux plus me rendormir.
- Th. : Elles doivent vous empêcher de vous concentrer aussi, non ?
- Patient C. : Évidemment, je n’arrive même pas à me concentrer sur mon boulot. C’est pour ça que je suis en arrêt de travail.
- Th. : Pour la vie de famille, ça ne doit pas être simple ?
- Patient C. : Bien sûr, je suis dans le canapé toute la journée et ils ne comprennent rien. Ma femme m’engueule – notez que ça fait depuis longtemps – et j’en ai marre. Et mon fils, le grand balèze qui ne fout rien et se drogue, facile, ça aussi ? Et ma fille qui s’est mise avec un vrai con, un glandeur de première ! Si seulement, je pouvais bouger, je leur foutrais une de ces roustes ! Et ma femme m’engueule encore parce que je ne fais rien. Comment je pourrais, avec ce dos ! Elle ne comprend rien, et elle comprend pas. D’ailleurs, depuis que j’ai ça, on n’a plus de relations sexuelles. Elle me fait plus envie. J’en ai marre, je suis dégoûté, marre de tous. J’ai plus envie de rien. Je voudrais juste dormir sans avoir mal. Notez que, des fois, je me dis que si j’avais été plus ferme avec les enfants quand ils étaient plus jeunes, on n’en serait pas là. Et ma femme qui gueule, elle n’était pas comme ça avant. Qu’est-ce que j’ai fait ? Je suis nul. Je n’arrive à rien. Si seulement ce mal au dos me lâchait !

- Th. : Vos douleurs sont terribles, c’est évident, tellement énormes, et personne ne vous comprend, ni votre femme qui vous engueule, ni votre fils qui se drogue, ni votre fille qui s’est mise avec un con, et vous en avez marre, et vous en avez perdu le sommeil et vous n’arrivez plus à travailler. Alors, il faut vous soulager de ces douleurs de toute urgence pour que vous vous sentez mieux, plus confortable enfin, de plus en plus confortable. Et ne vous étonnez pas si, pendant que je vous parle un peu plus lentement, votre respiration change de rythme et que vos paupières se sentent un peu plus lourdes et qu’elles ont envie de se fermer. Voilà, fermées. Reposez-vous. Votre cerveau est immense, a plein de capacités. Il est en train de relâcher les muscles du bas de votre dos qui se sent de plus en plus confortable pendant que de nouvelles idées, sympathiques, lui viennent parce que vous le laissez travailler. Et ces nouvelles idées qu’il a trouvées vont vous venir demain matin, quand vous vous raserez ou à un autre moment de la journée. Ce sont les bonnes idées pour que le bas de votre dos est de plus en plus confortable. Vous savez, le bas de votre dos confortable, et tellement d’autres choses que votre cerveau connaît. Tellement bon de bien dormir, parce que le cerveau a fait son travail et pris les bonnes décisions. Vous n’avez pas besoin de vous en occuper parce qu’il fait son travail très efficacement. Alors, vous pouvez oublier tout ce que vous trouvez bon d’oublier et profiter de cette grande détente. »

II. Le script détaillé
On reprend :

- Thérapeute : « Alors, qu’est-ce qui vous amène ?
- Patient C. : Mon dos, des lombalgies chroniques comme ils disent. Vous avez pas reçu le dossier ? On m’a dit de faire de l’hypnose, mais vous savez, j’y crois pas trop. Je suis cartésien. En attendant, ça fait mal et je suis prêt à tout, même si je crois pas trop à votre truc.
- Th. : Le dos, ça fait très mal, c’est une horreur, on est bloqué, on ne sait plus comment se mettre, et toujours la douleur, la douleur ; lancinant, lancinant, désespérant.
- Patient C. : Oh, oui ! Le thérapeute ratifie immédiatement la souffrance de C. et en obtient un premier « oui ».
- Th. : Il y a longtemps que vous avez ces lombalgies ?
- Patient C. : Ça fait trois ans, et les médecins n’ont rien pu faire.
- Th. : Des douleurs fortes comme ça doivent vous empêcher de dormir, non ?
- Patient C. : Bien sûr. Je me réveille toutes les nuits à 3 heures et je ne peux plus me rendormir.
- Th. : Elles doivent vous empêcher de vous concentrer aussi, non ?
- Patient C. : Évidemment, je n’arrive même pas à me concentrer sur mon boulot. C’est pour ça que je suis en arrêt de travail.

Le thérapeute renforce la ratification, tout en partant à la recherche des symptômes dépressifs qu’il présente comme des conséquences de la douleur. Le patient se sent encore mieux compris et, sans en faire état, le praticien a son diagnostic.

- Th. : Pour la vie de famille, ça ne doit pas être simple ?
- Patient C. : Bien sûr, je suis dans le canapé toute la journée et ils ne comprennent rien. Ma femme m’engueule – notez que ça fait depuis longtemps – et j’en ai marre. Et mon fils, le grand balèze qui ne fout rien et se drogue, facile, ça aussi ? Et ma fille qui s’est mise avec un vrai con, un glandeur de première ! Si seulement, je pouvais bouger, je leur foutrais une de ces roustes ! Et ma femme m’engueule encore parce que je ne fais rien. Comment je pourrais, avec ce dos ! Elle ne comprend rien, et elle comprend pas. D’ailleurs, depuis que j’ai ça, on n’a plus de relations sexuelles. Elle me fait plus envie...


Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....


Dr Dominique Megglé

Ancien psychiatre des Hôpitaux des Armées, puis en pratique libérale de 1997 à 2018. Cofondateur de la CFHTB, président d’honneur des Instituts Erickson de Normandie et Méditerranée de Toulon-Marseille. Conférencier et formateur, il est l’auteur de plusieurs livres de référence dans le domaine de l’hypnose et des thérapies brèves. Derniers ouvrages parus : Le traumatisme mental, signes, diagnostic, traitement (Satas, Bruxelles, 2021) et Les chaussettes trouées (Satas, Bruxelles, 2023).

Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.




Rédigé le 31/05/2026 à 00:20 | Lu 7 fois | 0 commentaire(s) modifié le 31/05/2026




- Formateur en Hypnose Médicale, Ericksonienne et EMDR - IMO au CHTIP Collège Hypnose Thérapies… En savoir plus sur cet auteur
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